Conseils et souvenirs

Revue Thérèse de Lisieux

n° 785 - janvier 1999
(Abonnez-vous)

 

 

 

Recueillis par Soeur Genevière de la Sainte Face, soeur et novice de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus

 

Zèle des âmes

En juin 1896, je la photographiai pour donner son portrait à notre Mère Prieure (Mère Marie de Gonzague) que nous fêtions le 21 juin. Elle voulut être prise tenant à la main un rouleau sur lequel elle avait écrit ces paroles de notre Mère sainte Thérèse : "Je donnerais mille vies pour sauver une seule âme" (Château intérieur, 6° demeures, ch.6 ; Vie, ch. 23, Fondations, ch.1).

Lors de notre voyage de Rome, elle n'avait encore que quatorze ans, ayant parcouru quelques pages d'Annales de Religieuses Missionnaires, elle interrompit bientôt sa lecture et me dit : Je ne veux pas en lire plus ; j'ai déjà un désir si violent d'être missionnaire, que serait-ce si je l'avivais encore par le tableau de cet apostolat ? Je veux être carmélite. Elle m'expliqua ensuite le pourquoi de cette détermination : C'était pour souffrir davantage dans la monotonie d'une vie austère et, par là, sauver plus d'âmes.

Elle a raconté dans l'histoire de sa vie la ténacité de ses prières pour le malheureux assassin Pranzini, son émotion quand elle se vit exaucée par le subit retour à Dieu du condamné, au pied de l'échafaud. C'est à moi qu'elle avait remis en rougissant la pièce de monnaie destinée à faire célébrer une messe pour cette conversion. Sa timidité l'empêchait de la demander elle-même à son confesseur. Elle ne m'avait point dévoilé l'intention de cette messe et fut bien soulagée lorsque je lui dis que je l'avais devinée. Après, elle partagea avec moi ses craintes et ses espoirs. Le zèle des âmes avait commencé à dévorer son coeur quand, dans son adolescence, l'image d'une main sanglante de Jésus crucifié lui avait révélé sa vocation de co-rédemptrice avec le Sauveur.

Au Carmel, ce zèle ne cessa de s'accroître et se manifestait en toute rencontre. Je l'ai vue, après le départ d'un ouvrier éloigné de Dieu qui devait revenir dans la journée travailler au monastère, cacher furtivement une médaille de saint Benoît dans la doublure de sa veste de travail.

Dans un moment de cruelles souffrances, alors que la tuberculose gagnait en entier l'organisme et que nous implorions le Ciel avec larmes, elle disait : "Je demande au bon Dieu que toutes les prières faites pour moi ne servent pas à alléger mes souffrances mais à sauver les pécheurs". Et je l'entends encore affirmer : "Non, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait tant souffrir... jamais, jamais ! Je ne puis m'expliquer cela que par les désirs ardents que j'ai eus de sauver des âmes". Ce fut l'une de ses dernières paroles.

 

Après sa mort

Bien des fois et sous des formes très variées, elle promit de faire tomber une pluie de roses et exprima son désir et son assurance de faire du bien après sa mort en priant pour l'Église, en continuant sa mission de choix auprès des prêtres. Je l'entendis surtout expliquer, décrire quel serait ce bien, par quel moyen elle appellerait les âmes à Dieu en leur enseignant sa voie de confiance et de total abandon. Répondant à l'une de ses réflexion, je lui disais : Alors, vous croyez que vous sauverez plus d'âmes au ciel ? ÒOui je le crois, me répondit-elle, la preuve c'est que le bon Dieu me laisse mourir, alors que je désire tant lui sauver des âmes..."

 

Fidélité à la règle

La fidélité de ma chère petite soeur pour l'observance fut à la mesure de son estime pour nos saintes règles et constitutions : "Nous sommes trop heureuses, disait-elle, de n'avoir qu'à pratiquer ce que nos réformateurs ont dû instituer avec tant de peine". Aussi, elle ne pouvait supporter que nous trouvions à redire à ce qui était prescrit.

Elle nous assurait qu'en communauté chacune devrait essayer de se suffire à elle-même et de faire en sorte de ne pas demander de service sans grande nécessité. Pour garder un juste milieu, quand on croit pouvoir se dispenser de quelque ouvrage commun ou solliciter une exception à la règle, elle conseillait de se dire intérieurement : Si chacune faisait la même chose ? La réponse serait, ajoutait-elle, qu'il en résulterait un grand désordre, car chacune trouverait de bonnes raisons et toujours assez d'occupations de son choix ou dans son emploi pour se soustraire aux obligations communes. Manquer le moins possible aux heures de communauté : Office divin, oraison, récréation, tel était son enseignement. Il y en a, disait-elle, qui sous prétexte de dévouement au travail, abrègent ces heures dont l'emploi est spécifié dans la règle, cela, c'est voler le temps du bon Dieu ! Elle nous donnait elle-même l'exemple et quittait son travail au premier son de la cloche, sans prendre le temps d'achever un mot commencé ou de faire un point de plus. Lorsqu'elle était sonneuse, je la voyais se déranger à la fin des récréations un demi-quart d'heure avant le temps réglementaire, comme il était prescrit dans nos "Usages". Elle s'en allait au milieu même de la conversation la plus intéressante. De façon continue, cette conduite est très mortifiante.

Afin de ne pas manquer Matines ou d'autres heures où la communauté est réunie, elle pratiquait des actes de vertu bien méritoires. N'étant encore que postulante ou novice, si elle se sentait malade, elle ne le disait pas à moins d'avoir reçu l'ordre exprès de le dévoiler, car elle ne prenait en toute occasion de secours et de soulagement que ce qu'on lui proposait, sans aucune avance de sa part. Au contraire, elle montrait plus de courage quand elle souffrait, afin de déguiser son malaise. Plusieurs fois, elle alla au choeur pour la récitation de l'Office divin avec un tel mal d'estomac qu'elle ne croyait pas pouvoir garder son repas sans défaillir, mais elle rassemblait toute son énergie en se disant : Si je tombe, on va bien le voir! Cette petite phrase qu'elle se répétait souvent l'aida beaucoup, me confia-t-elle, surtout au début de sa vie religieuse.

Une fois que la fin d'un exercice était sonnée et que je ne me dérangeais pas assez vite, elle me dit : Allez à votre petit devoir, non à votre petit amour...

 

Rubrique suivie par le Père R. Zambelli

Recteur de la Basilique de Lisieux

 Retour Actualités

 Retour Sommaire